Un aide-soignant constate des hématomes récurrents sur une personne âgée hébergée en EHPAD. Il hésite : en parler reviendrait à divulguer des informations couvertes par le secret professionnel. Se taire pourrait laisser la maltraitance continuer. Ce dilemme, des milliers de professionnels du soin, du social et du médico-social le vivent chaque année en France.
Le droit français a posé des règles précises pour trancher entre secret professionnel et protection des personnes vulnérables. Depuis la loi du 10 mai 2024, ces règles ont évolué. Voici ce qu’il faut retenir.
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Article 226-14 du code pénal : la dérogation au secret professionnel
Le secret professionnel est protégé par l’article 226-13 du code pénal. Sa violation expose à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Ce cadre strict existe pour garantir la confiance entre un patient (ou un usager) et le professionnel qui l’accompagne.
L’article 226-14 du même code prévoit des exceptions. Il liste les situations où la révélation du secret est autorisée ou imposée par la loi. Parmi elles, le signalement de privations ou de sévices infligés à un mineur ou à une personne vulnérable.
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Le texte vise explicitement toute personne « qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son incapacité physique ou psychique ». Un résident d’EHPAD atteint de troubles cognitifs, une personne en situation de handicap dépendante d’un tiers, un adulte sous tutelle : tous entrent dans cette catégorie.

Loi du 10 mai 2024 : ce qui a changé pour le signalement des violences
Avant 2024, la frontière entre faculté et obligation de signalement restait floue pour beaucoup de professionnels. La loi du 10 mai 2024 a réécrit l’article 226-14 pour clarifier cette distinction.
Faculté ou obligation : deux régimes distincts
Le texte distingue désormais plus nettement deux cas de figure :
- La faculté de signaler : le professionnel de santé peut, avec l’accord de la victime majeure, porter les faits à la connaissance du procureur de la République. Il est alors protégé contre toute poursuite pour violation du secret.
- L’obligation de signaler : pour certaines infractions, notamment les violences sexuelles et intrafamiliales, le signalement devient un devoir légal, y compris lorsque la victime est un adulte vulnérable.
- La possibilité de signaler sans l’accord de la victime lorsque celle-ci se trouve dans l’incapacité de se protéger elle-même, en raison de son âge ou de son état physique ou psychique.
Cette clarification vise à lever les hésitations des soignants et travailleurs sociaux. Beaucoup renonçaient à alerter par crainte de poursuites disciplinaires ou pénales.
Un signal fort pour les professionnels du médico-social
La réécriture de 2024 concerne directement les professionnels au contact de personnes âgées ou en situation de handicap. Elle confirme que la protection de l’intégrité physique et psychique prime sur le secret. Ce principe existait déjà en doctrine, mais son inscription plus explicite dans le code pénal lui donne une portée concrète.
Non-assistance à personne en danger : l’autre risque pénal
Le secret professionnel n’est pas le seul texte en jeu. L’article 223-6 du code pénal sanctionne quiconque s’abstient volontairement de porter assistance à une personne en péril, alors qu’il pouvait agir sans risque pour lui-même.
Ce texte s’applique à tout citoyen, y compris aux professionnels tenus au secret. Un médecin, une infirmière ou un travailleur social qui constate des signes de maltraitance grave et choisit de ne rien faire s’expose à des poursuites pour non-assistance.
Le site Service-public.fr le formule sans ambiguïté : l’obligation de porter secours à une personne en danger prime sur le respect du secret professionnel. Les deux textes (226-14 et 223-6) se complètent pour créer un cadre où le silence face à la maltraitance devient juridiquement plus risqué que la parole.

À qui adresser un signalement pour une personne vulnérable
Vous avez identifié une situation préoccupante concernant un adulte vulnérable. Vers qui vous tourner ?
Plusieurs canaux existent selon la gravité et l’urgence :
- Le procureur de la République : destinataire principal en cas de maltraitance avérée ou de danger immédiat. Le signalement peut être écrit ou oral.
- Les cellules de recueil et de traitement des informations préoccupantes, désormais renforcées dans chaque agence régionale de santé pour les adultes vulnérables.
- Le 3977, numéro national dédié aux personnes âgées et aux adultes en situation de handicap victimes de maltraitance.
- Les autorités administratives compétentes : conseil départemental, ARS, direction de l’établissement médico-social concerné.
Le professionnel qui signale de bonne foi bénéficie d’une protection légale. L’article 226-14 précise qu’aucune sanction disciplinaire ne peut être prononcée contre lui pour ce motif. Cette garantie vaut aussi pour les médecins vis-à-vis de leur ordre professionnel.
Secret partagé entre professionnels : les limites à connaître
Le signalement ne signifie pas que toute information devient librement communicable. Le droit français encadre aussi le partage d’informations entre professionnels intervenant auprès d’une même personne.
Le principe du secret partagé autorise la transmission d’informations strictement nécessaires à la prise en charge ou à la protection de la personne. Ce partage est limité aux professionnels qui participent directement à l’accompagnement. Il ne s’agit pas d’une levée générale du secret.
En pratique, un médecin coordonnateur d’EHPAD peut transmettre des éléments cliniques à l’équipe soignante pour adapter la prise en charge d’un résident maltraité. Il ne peut pas, en revanche, diffuser ces informations à des tiers extérieurs au cercle de soins sans cadre légal précis.
Le secret partagé ne remplace pas le signalement aux autorités compétentes. Ce sont deux démarches distinctes, complémentaires mais non substituables.
Le cadre juridique français a nettement évolué ces dernières années vers une culture du signalement. La loi du 10 mai 2024 a levé une partie des ambiguïtés qui freinaient les professionnels. Pour un soignant ou un travailleur social confronté à des signes de maltraitance sur une personne vulnérable, le risque juridique se situe désormais davantage du côté du silence que de la parole.

